Du béton et du cuivre
Dans le Financial Times, Chris Miller, l’auteur de Chip War, décrit une réalité brutale : les centres de données sont devenus des cibles de guerre. Cette année, des frappes en Ukraine, en Russie et dans le Golfe ont exposé la vulnérabilité physique des infrastructures qui portent nos économies numériques.
Derrière nos applications, nos paiements et nos intelligences artificielles, il y a des bâtiments, des câbles, des transformateurs et des serveurs. Du béton et du cuivre : une infrastructure bien réelle, dont la destruction peut interrompre des services essentiels. Le cloud a une adresse, et cette adresse peut devenir une cible.
L’équation joue contre les défenseurs. Selon l’article, un drone de quelques milliers de dollars peut provoquer des millions de dollars de perturbations, et un opérateur a indiqué que des données stockées dans l’un de ses centres du Golfe avaient été définitivement détruites par une frappe.
La concentration concentre aussi le risque
La course aux gigantesques centres de calcul concentre aussi les risques : plus un campus est grand et coûteux, plus sa perte pèse lourd. Et les bâtiments d’un même site partagent parfois les mêmes dépendances : une alimentation, un refroidissement, des liaisons de télécommunications.
Chaque nouveau mégacampus mérite donc une question à la hauteur de l’investissement : que se passe-t-il si ce site devient indisponible ? Quels services s’arrêtent, pour combien de temps, et quelles données sont perdues ?
Élargir l’idée de souveraineté
Posséder les serveurs et garder les données sur son territoire apporte du contrôle. Assurer leur disponibilité pendant une crise exige aussi la capacité de poursuivre les opérations ailleurs.
L’article le montre : ni la propriété publique des centres de données, ni les exigences de localisation des données n’ont suffi à les protéger des frappes. La souveraineté numérique dépend aussi de la capacité de l’infrastructure à résister à une attaque physique, et à s’en relever.
Distribuer, diversifier, reprendre
Cette lecture ouvre une réflexion sur la place des infrastructures distribuées, la diversification géographique et la capacité de reprise. La continuité du calcul se conçoit dès le départ :
- des sites réellement indépendants, qui ne partagent ni leur énergie, ni leur refroidissement, ni leurs liaisons ;
- des services d’inférence prêts à basculer vers un autre site ;
- pour les grands entraînements, des points de sauvegarde réguliers et une reprise prévue sur un autre site ;
- des sauvegardes isolées, de la réplication et des exercices réguliers de restauration et de basculement.
Les questions à poser
- Que se passe-t-il si ce site devient indisponible ?
- Les bâtiments partagent-ils une alimentation, un refroidissement ou des liaisons ?
- Quels services doivent basculer vers un autre site, et en combien de temps ?
- Où sont les sauvegardes, et sont-elles isolées du site principal ?
- Quand la restauration et le basculement ont-ils été testés pour la dernière fois ?
- Le coût de la résilience a-t-il été intégré à la décision d’investissement ?
Un critère aussi décisif que le prix de l’électricité
La résilience pourrait devenir un critère aussi décisif que la puissance de calcul ou le prix de l’électricité. Nous bâtissons l’avenir autour de l’IA. Avons-nous suffisamment pensé à ce qui pourrait l’éteindre ?
À retenir
- Les centres de données sont devenus des cibles physiques : les protéger fait partie de la souveraineté.
- Concentrer le calcul dans un seul campus concentre aussi le risque.
- La continuité se conçoit dès le départ : sites indépendants, bascule de l’inférence, reprise des entraînements.
- Une reprise ne compte que si elle est testée régulièrement.
Sources
- Chris Miller, Financial Times : ft.com